EN SE SOUVENANT DES MORTS
Les matins, les travailleurs de jour doivent se mettre à l’œuvre encore une fois, les tâches journalières de nouveau entreprises ou continuées ; il faut que ceux qui travaillent fassent peu de cas de leur désillusionnement habituel.
« Nous ne verrons pas un apogée de ces labeurs, notre ouvrage ne durera pas longtemps et nos succès ne nous survivront pas ; nos successeurs en se chargeant de ce que nous avons fait le plus probablement vont le dénigrer ; et si nous bâtissons des maisons, ce sont pour des étrangers à occuper ou pour être détruites par la prochaine guerre.
« En attendant, nous nous perdrons volontiers dans ce qui nous occupe aujourd’hui. Nous découragerons tacitement ceux qui voudraient se rappeler trop de choses ou faire trop d’attention à l’avenir. (Tout ce que nous ne pouvons pas voir est très menu et sans aucune importance). Nous les comblerons de culpabilité et ils seront réduits au silence. »
Et dans les matins, néanmoins, dans une année telle que celle-ci quand il a commencé tôt dans la saison à pleuvoir et c’en était fini d’espérer de jouir d’encore un été extravagant (dès qu’un an ou deux un climat imprévu d’Elysée a pour une fois transformé nos pays avec une telle profusion et intensité de couleurs de fleurs et de feuillages que des millions de gens ont éprouvé leur première expérience d’étonnement face à la splendeur de la terre) ; les matins mouillés de l’été, quand il faut allumer les ampoules dans les bureaux de la Cité, et l’apathie et la résignation se promènent dans les rues, un certain nombre de travailleurs (personne ne sait combien mais il se peut qu’ils soient très nombreux) sont troublés par des pensées qui n’ont pas leur origine en eux-mêmes, et deviennent distraits dans leur travail comme par des voix qui doivent leur pouvoir de dessous la terre trempée et froide.
Pense, ah ! pense à combien vastement ils nous surpassent en nombre à présent, les populations souterraines ! Combien, de temps immémorial, ils sont restés là-bas à s’accumuler, et combien énorme doit être leur nombre dont ne reste plus personne parmi les vivants pour les commémorer. Et pense comme eux aussi peuvent être en train de travailler.
Je pense qu’ils pensent à nous - O combien incalculablement plus que nous ne pensons jamais à eux ! Nous ne pensons plus guère d’eux ; nous tous nous préférons les oublier bientôt ; si nous nous souvenons d’eux, ce n’est qu’avec du regret. Ils pensent à nous, ils nous contiennent tous dans leur pensée ; ils font sans doute de la critique, ils pensent à nous en ce faisant peut-être de façon constructive, avec une compréhension plus grande qu’est la nôtre. Peut-être toute la journée, toute la nuit, sans s’interrompre.
Il se peut qu’ils soient les seuls à se rendre compte qu’il n’existe pas d’autre moyen de trouver quelque solution aux problèmes de la vie et de la mort que d’y réfléchir sans cesse.
Nous ne savons pas toute la vérité ; nous croyons que nous savons toute la vérité. Nous ne pouvons pas la savoir, et cependant il nous la faut. Il nous faut chercher la vérité que nous ne savons pas, et que nous ne pouvons pas savoir pendant que nous ne sommes ici que des chercheurs. Ceux-là qui existent sans la curiosité et dénués de doutes, ce sont les seuls vrais morts.