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Conscience nomade, par Anne Mounic

22 septembre 2019

par Anne Mounic

À l’occasion de la parution de Conscience nomade, et le conte pérégrine en invisible farandole. Carnets de voyage narratif et poétique, nous reproduisons ci-dessous le début du recueil.

Allevard,

mardi 8 août 2017.

Nomade – c’est une sorte de cure que le voyage. Partir revient à se dévêtir, à ôter chaque pelure une à une de chagrin et d’habitude, de responsabilité et de temps compté.

Quitter la demeure, c’est se ménager un seuil sur l’ouvert, se frayer un avenir sans la butée de l’horizon, creuser un gouffre de lumière, léger. Dans la nuit, pourtant, avant le départ, s’affouilla l’inquiétude. Elle affectionne ce creux de l’âme au cœur des ténèbres, là où l’ombre s’avère tellement fertile qu’on se reconnaît puissant au plus vif de la blessure.

Sur la route.

Elle acquiert une résonance, l’inquiétude, qui la porte à la splendeur dans la complicité des reliefs grandioses et des nuées menaçantes. Le camaïeu de gris s’épuise au loin dans la clarté, où s’ouvre le seuil de lumière du possible béant, comme un V délié dans l’ampleur de son vol.

Les nuages absorbent les cimes comme Zeus cygne couvrit Léda. L’inquiétude est un œuf à double germination – elle peut tuer, écrasante, et porte tout à la fois, telle une eau propice à la nage, qui miroite à la racine de la conscience.

Mercredi 9 août 2017,

nel treno da Prato a Firenze.

Les nomades, à l’origine, sont les pasteurs. C’est l’occupation qui induit le déplacement. Dans l’épure de la mémoire et l’oubli qui délie les civilisations, nous ne retenons que le sens dérivé, en délaissant la source incarnée. Le souvenir s’accommode de l’abstrait.

Mieux encore, le verbe nemô, en grec, signifie d’abord « distribuer, partager », avant de vouloir dire « faire paître », puis « paître ». En dehors de toute souveraineté figée, le monde dans lequel nous nous mouvons est mobile. Le mouvement dénoue les adhérences à la suite des jours. L’immédiat réserve ses surprises. On ne se confond pas avec cette étrangeté qui ne nous gouverne plus sous sa routine, mais nous déroute par sa nouveauté. On se détache du cours des choses pour acquérir, toute souplesse, une maîtrise incomplète de nos actes. On se laisse aller, tout en n’étant plus que soi-même, une fois la coutume quelque temps rompue.

Anne Mounic, Conscience nomade, et le conte pérégrine en invisible farandole. Carnets de voyage narratif et poétique. Chalifert : Association Atelier GuyAnne, Collection « Le singulier dans l’instant », 2019.


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